Les blogs contre le journalisme ?
Voici un extrait de mon livre en cours d'écriture, blog pour les pros. Merci de vos commentaires. Le contenu qui suit n'a encore fait l'objet d'aucune relecture et sera bien entendu amélioré avant d'être intégré dans le livre.
Qu'est-ce qu'un journaliste ?
La définition du mot journaliste dans la version anglaise de l'encyclopédie libre Wikipedia est: "un journaliste est une personne qui pratique le journalisme, c'est à dire rassembler et disséminer de l'information sur les événements en cours, les tendances, les questions d'actualité et les personnes". Au dix neuvième siècle, journaliste signifiait simplement quelqu'un qui écrivait pour des journaux. Avec l'apparition des autres médias que la presse écrite, la photographie, la radio et la télévision, le journalisme existe sous des formes très différentes et évidemment depuis la fin du 20ème siècle, l'Internet. C'est souvent ici que les débats commencent. La simplicité de publication du Web est telle que toutes les personnes qui y diffusent leurs idées sont des journalistes ?
Vous pourrez aisément vérifier par vous même que la définition de "journaliste" a autant de variantes que de personnes interrogées. Certains considèrent que ne sont journalistes que ceux qui pratiquent cette discipline de manière professionnelle. Mais que sous-entend "de manière professionnelle" ? S'agit-il de vérifier ses sources ? S'agit-il d'être rémunéré ou salarié par un média ? D'autres considèrent que ne sont de véritables journalistes que ceux qui écrivent pour des médias à forte audience, des médias de masse. La détention d'une carte de presse ou d'une formation spécifique constituent pour certains la base, alors que la définition légale est la suivante (articles L. 761-1 à L. 761-14 du Code du travail et convention nationale des journalistes):
Pour avoir la qualité de journaliste professionnel, le Code du travail exige du journaliste:
-qu'il ait pour occupation principale, régulière et rétribuée l'exercice de sa profession ;
-et ce dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques et dans une ou plusieurs agences de presse ;
-et qu'il en tire le principal de ses ressources
Nous sommes tous capables de citer des médias dont la qualité rédactionnelle ou même l'éthique laisse à désirer, certains journalistes ne vérifient pas leurs sources, se contentent de reprendre le contenu de communiqués de presse ou encore intentionnellement ou non influencent leur audience en écrivant sur des sujets sélectionnés ou présentant l'information de manière biaisée. Certains grands médias sont bien entendu fortement connotés politiquement. L'audience n'est pas non plus un gage de qualité: que penser de la presse people ? Est-ce du journalisme ?
Un manque de transparence ?
Personne ne conteste pour autant la grande qualité de recherche, de vérification des sources et d'écriture des grands journalistes. D'ailleurs les blogueurs ne se prennent pas en général pour des journalistes, ils écrivent avant tout pour leurs amis, avec leur style. Ce que certains journalistes devenus blogueurs comme l'éminent Dan Gillmor, auteur de "We, the Media" dénoncent, c'est le manque de transparence dans lequel ils se sont installés. Dan Gillmor a été journaliste pendant vingt cinq ans avant de se consacrer à ce qu'il appelle le journalisme citoyen et aux weblogs. Il dit: "Quelle industrie est le plus souvent parmi les moins transparentes ? Le journalisme. Nous avons été dans une boite noire, et devenons un peu plus transparent lors des dernières années. Mais le public demande plus de transparence dans notre propre domaine, et fait du reportage amateur lorsque nous nous ne répondons pas de manière satisfaisante à leur demande."
Dan Gillmor cite aussi Jeff Jarvis, journaliste américain presse (le NY Daily News, San Francisco Examiner et aussi à la télévision, en 2006, il deviendra directeur du programme nouveaux médias de l'école du journalisme de la ville de New York. Jeff Jarvis est une des références pour sa réflexion permanente sur son blog sur l'avenir du journalisme: "j'aime l'idée que mes lecteurs surveillent ce que je dis et me corrigent si je me trompe, ou remettent en question mes conclusions, en se basant sur les mêmes faits que moi (ou des faits que je ne connaissais pas lorsque j'ai ecrit l'article). Voila ce que sera le journalisme de demain et nous autres journalistes devrions accueillir les impressions et l'assistance de nos lecteurs. Si nous le faisons correctement, ceci rejoint une conversation bien plus large".
"Mon audience en sait plus que moi"
Pour Dan Gillmor, l'audience des grands médias en savent plus qu'eux: "les lecteurs (ou les téléspectateurs et auditeurs) en savent plus de manière collective que les professionnels des médias. C'est vrai par définition, ils sont nombreux, et nous ne sommes souvent qu'un seul. Nous devons le reconnaître, et dans le meilleur sens possible de ce verbe, utiliser leurs connaissances". Combien de fois avez vous repéré une erreur dans un article d'un média pourtant réputé pour sa qualité ? Combien de fois avez vous ressenti une faiblesse dans l'analyse d'un article dont vous connaissez particulièrement le sujet ? Avez-vous pour autant envoyé un "courrier des lecteurs" ? Si vous l'avez fait a t-il été publié et si oui autrement que sur une ligne bien cachée quelque part ?
La presse se prête souvent volontiers à ce retour permanent de son audience mais a bien peu d'espace dans ses colonnes à lui consacrer. Il lui est aussi impossible de publier à nouveau un article corrigé en cas d'erreur, ce sera au mieux un rectificatif très court. Lorsqu'il s'agit des radios ou des chaînes de télévision, cette correction est quasi inexistante et quand bien même elle existerait, il serait difficile à l'audience d'identifier à quel moment elle serait diffusée.
Les journalistes qui s'essaient aux blogs sont souvent très surpris par la quantité de commentaires qu'ils peuvent recevoir et surtout la rapidité avec laquelle ils peuvent arriver. Lorsqu'ils sont justifiés, les commentaires montrant une erreur dans une note obligent l'auteur à se corriger et c'est là aussi une des qualités du Web, cela prend quelques secondes pour rectifier cette erreur, en général en le précisant de manière transparente (les blogueurs ont tendance à rayer une fausse information et à reconnaître leurs erreurs en public). Le lecteur n'en veut que rarement à l'auteur, l'erreur est humaine et le fait de la reconnaître renforce au contraire sa crédibilité. Les commentaires sont d'ailleurs souvent plus positifs que négatifs: ils complètent ce qu'a exprimé l'auteur, lui signalent des informations connexes qui auraient pu lui échapper ou lui suggèrent de découvrir d'autres sources.
Les commentaires ont souvent plus d'importance que les notes de l'auteur lui-même
Sur les blogs à forte audience, qu'ils soient écrits par des journalistes ou non, il est frappant de constater que le nombre de commentaires peut-être quatre à cinq fois plus nombreux que les notes de l'auteur lui même. Il en est de même pour l'audience comparée des notes de l'auteur et de ses commentaires: les conversations générées sont aussi intéressantes, voire plus intéressantes que les notes elles-même. C'est ainsi que les commentaires des blogs politiques en particulier sont très nombreux. Sur les blogs des hommes politiques très connus, les notes sont en général assez institutionnelles alors que les commentaires sont critiques ou constructifs et très nombreux. Sur le blog de Dominique Strauss-Kahn, il devient rare de trouver une seule note dont le nombre de commentaires ne dépasse pas cent, et plusieurs centaines de commentaires sur un seul billet n'est pas rare. Ses lecteurs discutent du sujet dont il parle, que ce soit ses opposants ou participants, et les conversations sont en général très riches.
Les blogueurs se paient parfois le luxe de corriger de grands journalistes et même de conduire à leur démission.
C'est ainsi que le journaliste télévisé américain très connu Dan Rather et CBS News ont du reconnaître s'être trompé sur une affaire à propos du service militaire du Président George W. Bush, le "rathergate". Lors de son show télévisé le 8 Septembre 2004, 60 Minutes, Dan Rather a présenté des documents sensés être authentiques sur la qualité de l'action du Président américain durant la guerre du Vietnam dans les années soixante dix. L'authenticité des documents montrés lors de l'émission a été mise en question de manière quasi-immédiate par un groupe de blogueurs. L'argument irréfutable mis en avant fut une police de caractères utilisée dans le document qui ne pouvait dater de cette époque. Mis devant une telle évidence, CBS a du considérer le problème de manière très sérieuse et s'est excusé pour une vérification insuffisante de ses sources. Beaucoup de blogueurs utilisent cette affaire comme une preuve de la prise en compte des blogs par les médias traditionnels, même si les cas sont rares. Ce qui est indéniable, c'est la capacité soudaine d'un groupe d'individus ne disposant pas à titre individuel d'une influence importante de se grouper et d'organiser une pression considérable sur un grand média. D'ailleurs quelques semaines plus tard, c'était au tour du directeur de l'information de CNN, Eason Jordan, de démissionner pour ses propos sur le fait que des soldats américains aient pu tuer volontairement des journalistes en Irak. Ses propos ont déclenché une tempête dans la blogosphère et les grands médias ont été forcés de les relayer.
Ce que nous appelions l'audience a tout à coup les moyens de s'exprimer sur les commentaires mais aussi sur leurs propres blogs.
Ils peuvent contribuer à apporter des informations essentielles sur un sujet donné, et se substituent parfois même aux journalistes. C'est particulièrement vrai dans deux cas: lorsque les médias traditionnels couvrent peu l'information ou la zone géographique, ou lorsque la rapidité des événements prend les médias par surprise et qu'ils n'ont que peu de correspondants sur place. L'Afrique a traditionnellement peu de couverture média en dehors des grands événements souvent meurtriers qui s'y produisent alors que 30 000 enfants meurent chaque jour dans le monde et en particulier sur le Continent Africain. La raison est simple, le problème est malheureusement devenu banal et n'intéresse pas suffisamment l'audience des grands médias. Ceux-ci sont contraints de produire de l'information en fonction de l'intérêt de leur audience sous la pression publicitaire de leur modèle économique: c'est leur principale source de revenus. Du coup les équipes des journalistes sur place sont limitées et les blogueurs contribuent à prendre le relais, des milliers de blogueurs africains ou intéressés par le sujet publient tous les jours des informations qui peut être soit consultée par le monde entier, soit servir de source pour les médias. C'est ainsi qu'Ethan Zuckerman a lancé un portail d'informations nourri des blogs africains, Blog Africa, et son contenu est de grande qualité et actualisé en permanence.
Les blogs servent aussi de média alternatif
Lorsque les gouvernements de certains pays contrôlent et influent sur le contenu éditorial des grands médias, les blogs jouent le rôle d'altermédia. Il y a des millions de blogs en Chine ou à propos de la Chine alors que la plupart des technologies de blogs ont tour à tour fait l'objet de censures de la part des autorités chinoises. C'est le même phénomène en Iran. Hossein Derakhsan est un des leaders des blogueurs iraniens avec son blog Hoder.com sur lequel il n'hésite pas à titrer: "éditeur, moi-même". Exilé, il se permet de bloguer tous les jours sur la situation de son pays et le visite régulièrement. Lorsque c'est le cas, Hossein prévient les lecteurs de son blog qu'ils veillent sur lui et s'il ne blogue pas aussi fréquemment que d'habitude, c'est probablement qu'il a été interpellé par les autorités locales pour son franc parler. Deux blogueurs iraniens sont en ce moment en prison en Iran et un mouvement soutenu dans le monde entier, le "Comité pour la protection des blogueurs" diffuse en permanence des informations sur les blogueurs menacés, lance des pétitions et fait l'objet d'une forte couverture médiatique. Il est très difficile pour ces Gouvernements de bloquer l'accès aux informations diffusées tant il est facile de créer un weblog et de l'héberger. Ils s'en prennent souvent aux hébergeurs de blogs les plus connus mais bloquer l'accès à des millions de blogs ayant leur propre hébergement est impossible.
de CNN à BNN, "Blog News Network" ;-)
Ancienne journaliste à CNN où elle dirigeait le bureau de Tokyo, Rebecca MacKinnon, "un reporter TV devenue blogueur en voie de convalescence" comme elle le dit elle même sur son blog, a lancé North Korea Zone, un blog dédié à ce pays, et surtout Global Voices, un des meilleurs exemples dans le monde de journalisme citoyen. Le blog regroupe une cinquantaine d'auteurs couvrant le monde entier et son objectif est ambitieux: "à l'heure où les grands médias internationaux en langue anglaise ignorent beaucoup de sujets qui sont importants pour un grand nombre de citoyens du monde, l'objectif de Global Voices est de rééquilibrer certaines des inégalités de l'attention des médias en s'appuyant sur la puissance des médias citoyens, les weblogs, wikis, podcasts, le RSS, le chat, etc. Notre objectif est d'attirer l'attention sur les conversations et centres d'intérêt qui émergent des médias citoyens dans le monde entier en les mettant en avant, de faciliter l'émergence des voix des citoyens eux-mêmes en les formant aux outils du journalisme citoyen et enfin de défendre la liberté d'expression dans le monde et de protéger les droits des citoyens journalistes afin qu'ils puissent couvrir les événements et les opinions sans crainte de censure ou de persécution." Le succès et l'audience de Global Voices sont vertigineux.
Lors des grandes catastrophes comme la guerre en Irak, le Tsunami an Asie du Sud-Est, les attentats de Madrid et de Londres ou encore les ouragans récents, les blogs ont joué un rôle important pour diffuser des informations immédiatement disponibles. Lorsque Katrina a touché la Nouvelle Orléans, seulement une seule des quatre chaînes de TV a réussi à continuer à émettre juste après les événements, alors que leurs bureaux étaient inondés ou détruits, les principaux titres se sont rabattus uniquement sur une version électronique. Au même moment, de très nombreux blogueurs publiaient textes, photos et vidéos amateurs. Nous nous souvenons tous des premières images lors de la catastrophe suivant le tremblement de terre maritime de l'Asie du Sud-Est, le Tsunami asiatique: les journalistes n'étaient pas encore sur place alors que les touristes survivants envoyaient déjà les premiers reportages amateurs. Les blogs ont servi à informer sur l'évolution de la situation, à récolter des aides ou encore à permettre à de nombreuses familles de se retrouver.
Les blogueurs invités aux côtés des journalistes
La conventions démocrate lors des présidentielles américaines en 2004 a été le premier événement d'une telle ampleur à accréditer des blogueurs au même titre que des journalistes. Ils sont depuis régulièrement invités comme des journalistes à couvrir des événements comme la Coupe Davis ou simplement des conférences de presse d'entreprises. Le fait de trouver leurs noms avec à côté comme média leur blog dans les listes fait toujours sourire...
L'audience cumulée des blogs représente une menace pour les médias traditionnels
Selon l'étude Comscore, cinquante millions d'internautes américains avaient visité des blogs lors du premier trimestre 2005, ce qui représente trente pour cent des internautes américains et seize pour cent de la population américaine. Selon une édude de Juin 2005 de Nielsen Netratings (la référence pour les annonceurs sur le Web), l'audience globale des blogs serait passée en France de un à plus de six millions de visiteurs uniques dédupliqués en un an. Il y a beaucoup plus de lecteurs des blogs que de blogueurs et les internautes s'habituent rapidement à cette nouvelle source et apprécient de plus en plus les conversations qui s'y trouvent. Surpris au début, ils y participent de plus en plus.
La nanopublication
Les blogs les plus fréquentés comme boingboing.net ont des audiences très importantes, près de deux millions de visiteurs uniques par mois pour dix huit millions de pages vues (Septembre 2005). Les audiences sont telles qu'ils commercialisent de l'espace publicitaire et sont capables de faire vivre une petite équipe (plus de 30 000 $ par mois de revenus). Quelques passionnés des blogs ont créé des petites entreprises de média avec des coûts de production incomparables avec leurs grands frères. La plupart paient en effet les blogueurs quelques euros pour une note et n'ont presque aucun coût de structure puisque le management se réduit à sa plus simple expression et que les blogueurs travaillent de chez eux. Les deux plus en vogue aux Etats-Unis sont WeblogsInc (qui édite plus de cent blogs "verticaux", c'est à dire thématiques) et Gawker Media. En France, The Social Media Group édite déjà une vingtaine de blogs en rémunérant les auteurs et générant des revenus publicitaires, comme le blog Auto ou le Blog Finance.
Les blogs plus influents que certains grands médias
Nous l'avons vu, l'influence sur le Web avec le développement de Google se mesure par le nombre de liens créés par tous les sites web. Le moteur de recherche Technorati publie régulièrement un état de la Blogosphère en comparant l'influence des grands médias avec celle des blogs les plus connus. Dans son estimation d'Aout 2005, Technorati publie un classement qui montre que les médias traditionnels sont toujours les plus influents, le New York Times et le Washington Post sont en tête du classement avec environ 50 000 et 30 000 liens, mais les blogs Boing Boing, Daily Kos ou Instapundit sont très bien classés et Boing Boing a par exemple plus d'influence quee des médias comme USA Today ou Fox News (avec environ 15 000 liens). Les sites des médias diffusant la majorité de leur contenu seulement sur abonnement, comme le Wall Street Journal, sont inexistants dans ce classement et dans Google. Bien que ce soit jugé très dangereux par beaucoup d'observateurs, ils réalisent aussi des revenus plus importants que leurs confrères ayant opté pour une diffusion gratuite et permanente de leur contenu.
Un château fort ?
Lors d'une conférence à Paris, David Weinberger a décrit le fonctionnement des grands Médias en prenant l'image d'un château fort. Il a pris l'exemple des sites web de ceux-ci et a montré qu'ils n'avaient en général aucun lien vers l'extérieur, contrairement aux blogs. Lorsqu'un blogueur parle d'un sujet ou cite une source, il fait référence le plus souvent à la source en créant un lien et en contribuant à la richesse du Web. Force est de constater que les liens extérieurs sur la quasi-totalité des sites des grands médias sont exclusivement... publicitaires, ceux de leurs annonceurs. En revanche, il est vrai que si les blogueurs font beaucoup de liens, c'est aussi qu'ils se nourrissent du contenu produit par les journalistes et ne font souvent que parler de leurs articles, alors que les médias produisent un contenu très riche sans avoir justement forcément besoin de révéler leurs sources ou de s'appuyer sur un contenu externe. Dessin, Cox & Forkum.
Les grands Médias sont en crise
Un article de Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique résume bien la situation: Médias en crise. Le quotidien Libération, a ouvert son capital à hauteur de 37 % par le banquier Edouard de Rothschild, le groupe Socpresse qui édite 70 titres dont Le Figaro, L'Express ou l'Expansion a été acquis par Serge Dassault, Arnaud Ladardère possède le groupe Hachette... Ignacio Ramonet commente même les problèmes de son propre support, Le Monde diplomatique et affirme que la plupart des grands quotidiens de la presse nationale ont connu des bisses sérieuses en 2003 et 2004. Hors de nos frontières, le International Herald Tribune a vu ses ventes baisser de plus de 4% en 2003 alors que le Financial Times chutait de 6,6%. D'après lui, la diffusion payante de journaux chute en moyenne à l'échelle mondiale de 2 % chaque année. Ignacio Ramonet commente le phénomène des blogs: "cet engouement montre que beaucoup de lecteurs préfèrent la subjectivité et la partialité assumées des bloggers à la fausse objectivité et à l’impartialité hypocrite d’une certaine presse". "Certains en viennent à se demander si la presse écrite ne serait pas une activité du passé, un média de l’ère industrielle en voie d’extinction" poursuit-il.
La fin de la presse en 2014 ?
Il ne croit pas si bien dire, un petit film sous forme d'animation remarquablement bien réalisée sur le Web, "EPIC 2014" (une retranscription en anglais des textes est disponible), créé par le "musée de l'histoire des Médias" annonce la fin de la presse écrite avec la disparition de l'un des plus connus de ses titres, le New York Times. Les auteurs se projettent en 2014: nous avons tous accès à un niveau de connaissance d'information jamais connue auparavant alors que la presse telle que nous la connaissons a cessé d'exister. Tout le monde contribue d'une manière ou d'une autre pour contribuer à créer un média participatif vivant et mis à jour en permanence. Les Médias du vingtième siècle ont cessé d'exister. Les auteurs insistent sur la puissance du Web, de Google, des blogs et des outils permettant de voir la télévision différemment, notamment Tivo, qui supprime les publicités automatiquement. Robin Sloan, l'auteur, vient d'être diplômé de l'Université du Michigan et le "musée de l'histoire des Médias" n'existe pas. Si la prédiction de Robin Sloan semble utopique, elle a été reprise un peu partout sur le Web et dans de nombreuses conférences.
Mais ils s'adaptent rapidement
Le 13 avril 2005, Rupert Murdoch, une des personnalités les plus connues du monde des médias a prononcé devant des centaines de responsables de grands titres un discours dans lequel il reconnaît l'ampleur de la menace: "Ce qui est en train de se produire sous nos yeux est, de façon synthétique, une révolution dans la manière dont les jeunes consomment l'information. Ils ne veulent plus reposer sur un quotidien du matin pour se tenir informés. Ils ne veulent plus se fier à une figure semi-divine placée au-dessus d'eux et leur racontant ce qui est important. Et pour poursuivre l'analogie religieuse, ils ne veulent certainement plus des actualités présentées sous la forme d'une parole d'évangile."
"Nos sites Web devront faire bien davantage pour être plus compétitifs. Pour certains, ils devraient devenir des endroits pour tenir une conversation."
"En même temps, nous devons expérimenter le principe d'utiliser les blogueurs pour compléter nos informations en ligne. Il y a bien sûr des risques inhérents à cette stratégie, l'un des principaux étant de maintenir nos standards en terme de précision et de fiabilité. Clairement, nous ne pouvons pas nous porter garants de la qualité des gens que nous n'employons pas, et les blogueurs ne pourront que compléter le travail de nos journalistes - pas les remplacer. Mais ils peuvent cependant ajouter de la valeur, élargir notre couverture de l'actualité, nous apporter nouveauté et fraîcheur sur certains sujets, approfondir notre relation avec les communautés au service desquelles nous sommes. Tant que nos lecteurs comprennent bien la distinction entre blogueurs et journalistes, et tant que nous prenons les précautions nécessaires, cela constitue une idée qui vaut la peine d'être explorée."
Le 24 Juillet 2005, Rupert Murdoch rachetait via son entreprise News Corp. la communauté en ligne MySpace pour 580 millions de dollars. Il s'agit d'un réseau de millions d'adolescents leur permettant de se retrouver entre eux et de créer des blogs très simples.
De plus en plus de journalistes bloguent
Précurseur, le grand quotidien Libération a été le premier à lancer des blogs de journalistes, rapidement suivi par la plupart des grands médias français comme Le Monde, L'express ou Les Echos. Les blogs des journalistes ont souvent beaucoup de succès et les journalistes apprécient l'expérience. Ils sont beaucoup plus proches de leurs lecteurs avec les commentaires et apprécient la liberté nouvelle dont ils jouissent: plus de contraintes d'espace, ils peuvent s'exprimer autant qu'ils veulent, ils peuvent employer la première personne et écrire sur les sujets qu'ils souhaitent. Libération a des blogs de journalistes comme Effets de Terre sur l'environnement, Mon journal de Chine de Pierre Haski correspondant à Pékin et les met très en avant sur son site Web. Le blog de Pascal Riché et Laurent Mauriac sur les Etats-Unis, à l'heure américaine, a vu son audience fortement augmenter pour dépasser 150 000 pages vues par mois sur ce seul blog au mois de Septembre 2005 alors que l'intérêt pour les catastrophes naturelles, les ouragans Katrina et Rita, était très important.
Le Monde a quant à lui lancé de nombreux blogs événementiels comme ceux qui couvraient à un clic de souris les forums de Davos et de Puerto Alegre mais aussi des blogs dans la durée comme celui de Pierre Assouline, la république des livres qui a un succès incontestable même si son auteur reconnaît lui même recevoir un grand nombre de commentaires négatifs. Langue Sauce Piquante est une très belle idée: le blog des correcteurs du Monde.fr, maîtres dans l'utilisation de la langue française, leur blog attire une excellente audience et de nombreux commentaires autour d'un humour récurrent.
Les blogs peuvent être aussi au carrefour des passions des journalistes, celui de Pierre-Yves Lautrou le prouve. Il est journaliste depuis 1998 à L'Express et y couvre les régions et la voile. Il suit sur son blog, Au Large, de nombreuses régates comme la Mini-Transat 6.50.
Les grands médias fédèrent leurs communautés sur leurs propres blogs
La radio Skyrock a plusieurs millions de blogs de ses auditeurs qui y voient un moyen idéal de communiquer entre eux et partager leurs passions, elle a depuis été suivie par d'autres grandes radios comme NRJ et Europe2. Le Monde a quant à lui été le premier grand titre européen à lancer des blogs pour ses lecteurs. L'intérêt pour Le Monde est d'offrir à ses abonnés un espace d'expression et un an après le lancement, l'expérience est un succès avec environ 10% de ses abonnés qui ont créé un blog et plusieurs millions de pages visitées par mois. Le nombre de commentaires reçus sur la communauté des blogs du Monde suit une courbe de croissance très forte.
Pour le lecteur du Monde, l'intérêt d'y avoir son blog est d'être entouré des autres blogueurs du Monde et donc de faire partie en quelque sorte d'un "club" de personnes ayant somme toute des centres d'intérêts communs comme l'actualité ou la politique. Ils se retrouvent entre eux et d'une certaine manière "écrivent aussi pour Le Monde".
Une des communautés de médias français les plus actives en matière de conversations est celle des blogs du mensuel Psychologies Magazine. Hommes et Femmes y discutent les questions de la vie de tous les jours, des enfants ou du couple, alors que Tatiana de Rosnay, journaliste, y anime son propre blog aux côtés de Jacques Salomé, psychosociologue et écrivain. La rédaction explique l'envers du décors et le fonctionnement du magazine sur l'oeil indiscret du mag. Les lecteurs de Psychologies magazine ont les mêmes préoccupations et même s'il ne s'agit pas de millions de blogs mais de milliers, la qualité du contenu créé importe bien plus que le nombre pour les blogueurs comme pour la rédaction. L'objectif est qualitatif et les thèmes abordés sous forme d'articles dans le magazine sont ensuite discutés en permanence sur les blogs.
Les grands médias et les "médias citoyens" puisent de plus en plus leur contenu aussi dans les blogs
Neil McIntosh, editeur assistant du Guardian Unlimited, parcourt les blogs de manière quotidienne et n'hésite pas à proposer d'acheter les notes des meilleurs blogueurs pour les diffuser sur les versions en ligne et papier du Guardian. Certains blogueurs comme Roland Piquepaille auteur du blog Primidi, ont été recrutés par des médias. Il est désormais rémunéré par l'éditeur de presse informatique ZDNet. Yann Chapelon, Directeur Général du Monde.fr envisageait récemment de rémunérer les contributions des meilleurs blogueurs. C'est le modèle adopté depuis 2000 par le Sud-Coréen oh Yeon-ho. Tout le monde est un reporter potentiel sur son média, ohmynews.com. C'est un des médias Coréens ayant la plus forte audience et il est écrit par quelque 40 000 citoyens reporters. Six cent d'entre eux sont à l'étranger et réalisent la version anglaise du média. OhmyNews bénéficie d'une équipe de permanents qui vérifient, réécrivent et valident les articles qui leur sont soumis chaque jour. Dans son article "La blogosphère contre les médias", Richard Gendre relève le message d'accueil destiné aux auteurs qui rejoignent la rédaction: "Bienvenue dans le monde qui révolutionne la production, la distribution et la consommation de l'info. Dites bye-bye à la culture journalistique d'hier, celle du XXe siècle." C'est sur ce même modèle qu'a été créé en France Agoravox, un média citoyen en ligne qui se nourrit du contenu créé par plus de 600 rédacteurs inscrits, simple contributeurs, blogueurs et même journalistes prestigieux.
Trop de bruit ?
Bertrand Le Gendre relativise le journalisme citoyen dans son article: "Banalisation : lorsque autant de "journalistes" tentent de se faire entendre, ils sont pour la plupart inaudibles. Seuls les plus sûrs factuellement, les plus talentueux et les plus... professionnels ont une chance de se constituer un public et de le fidéliser. Or la grande majorité des blogs d'information font plutôt penser à un miroir que le blogueur se tend a lui-même : "Je blogue, donc je suis." Beaucoup de gloses, beaucoup de nouvelles reprises en boucle, tirées des mêmes dépêches d'agence. Beaucoup de liens avec d'autres sites qui eux-mêmes abondent de liens vers d'autres sites... Un cybercafé du commerce."
Il est vrai qu'une grande quantité d'information diffusée sur les blogs est de mauvaise qualité, biaisée, mal écrite et dangereuse pour ses lecteurs. Ces notes ont néanmoins le plus souvent très peu d'audience et donc peu d'impact. Les lecteurs des blogs et les blogueurs s'auto-sanctionnent d'une certaine manière: le contenu médiocre reste dans l'oubli et les meilleurs auteurs sont mis en avant par leurs lecteurs au moyen du nombre de liens qu'ils reçoivent.
Encadré: différences entre un journaliste et un blogueur (points face à face)
-un journaliste est un professionnel (est payé pour écrire), un blogueur est en général un amateur et parfois paie pour écrire sur son blog
-un journaliste suit une ligne éditoriale, un blogueur écrit ce qu'il veut, quand il veut
-un journaliste est relu et corrigé avant d'être publié, un blogueur est souvent corrigé par ses propres lecteurs, après publication, sur les commentaires
-un journalites écrit pour une marque, pas toujours sous son nom, un blogueur écrit sous son nom ou de manière anonyme
-un journaliste écrit pour les lecteurs de cette marque, un blogueur écrit pour ses amis et pour une audience fidèle, une communauté qui se crée autour de lui
-un journaliste ne dit jamais "je", un blogueur parle souvent à la première personne
-un journaliste est limité par l'espace disponible sur le support pour lequel il écrit, un blogueur n'a aucune limite
-un journaliste écrit ce qu'il sait ou a appris, un blogueur partage des expériences et demande celles des autres
-un journaliste ne crée pas ou peu de liens vers ce dont il parle, un blogueur passe son temps à envoyer ses lecteurs voir d'autres sites
-un journaliste écrit du mieux qu'il peut, un blogueur écrit spontanément, en général comme il parle
Un blogueur ne se prend en général pas pour un journaliste.
Vers une convergence des deux mondes ?
Depuis l'invention de l'imprimerie, la radio et la télévision, les médias ne pouvaient diffuser de l'information autrement que de "un à plusieurs", de manière verticale et avec un retour de leur "audience" très limité. Aujourd'hui le web permet la diffusion horizontale de l'information, "de plusieurs à plusieurs", sans intermédiaires. Le débat blogueurs contre journalistes et vice-versa est aussi ancien que l'émergence des blogs et constitue un faux débat.
Les deux mondes vont fusionner pour ne faire plus qu'un. Les meilleurs blogueurs auront autant de succès que les journalistes professionnels, les mauvais resteront dans l'oubli alors que les mauvais journalistes seront tellement repris et corrigés par leur audience et les blogueurs qu'ils perdront toute crédibilité. Les grands médias ont déjà commencé à s'adapter rapidement à la nécessité d'être aussi des espaces qui ne se limitent pas à diffuser de l'information et hébergent autant ou plus de conversations que d'articles. De nouveaux types de médias comme les médias citoyens continueront d'apparaître et draineront une audience et une influence considérables mais la plupart des grandes marques du vingtième siècle réussiront à réinventer leur modèle.









